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Le célèbre architecte écologique, Monsieur Vincent Callebaut - Le grand défi de l’Europe est de métamorphoser son tissur urbain historique

La tendance de la décennie est le "Archibiotic"- un mélange entre le meilleur de l’ingénierie écologique développée par la Nature et le meilleur de l’ingénierie technologique développée par l’Homme pour concevoir des prototypes d’architecture green&smart

  • mercredi 04 juillet 2018 11h22
  • Author Olya Georgieva
Medium 21557894 1753648911595271 3996000706400756831 n
Source: Facebook / Vincent Callebaut Architectures

Récemment, nous avons publié un article sur votre projet de recherche et développement “Paris Smart City 2050”. Pouvez-vous nous raconter d’avantage à ce sujet?

Dans le cadre du Plan Climat Air Energie de la Ville de Paris qui vise à réduire de 75% les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, le projet “PARIS SMART CITY 2050” est un travail de recherche et de développement sur l’intégration des Immeubles de Grandes Hauteurs à énergie positive (BEPOS) et solidairement producteurs d’énergie pour les quartiers où ils sont implantés. Afin de lutter contre l’effet d’îlot de chaleur urbain tout en densifiant la ville durablement, ce projet présente 8 prototypes dédiés à la mixité sociale et fonctionnelle.

Cette étude sur la densification du tissu urbain sous forme de villages verticaux et conviviaux a été menée à la demande de la Mairie de Paris et des Services de l’Ecologie Urbaine de la Ville de Paris par mon agence « Vincent Callebaut Architectures » en étroite collaboration avec les ingénieurs de « Setec Bâtiment ».

 

Sur quels types de projets européennes travaillez-vous actuellement?

Comme le démontre notre projet Paris Smart City 2050, le grand défi de l’Europe est de métamorphoser son tissur urbain historique. Dans cette optique, nous avons développé depuis 2015, de nombreux projets de transformation de bâtiments anciens ou de constructions neuves s’intégrant avec harmonie dans un tissu urbain historique.

A Angers en France, nous avons inventer le concept d’unbâtim ent comestible destiné au Millennials. Un bâtiment dont les balcons accueillent des vergers et des potagers communautaires cultivés par les habitants. Il s’appelle l’”Arboricole”, c’est un arbre habité qui marque l’entrée vers le centre historique de la ville à l’emplacement des anciennes fortifications moyen-âgeuses. L’Arboricole produit sa proper énergie grâce à une centrale biomasse qui recyclent les parties non-comestibles des plantes en électricité.

A Bruxelles, nous avons développé un projet de metamorphose du site de “Tour & Taxis”. Dans la Gare Maritime, l’une des plus grandes gares d’Europe, nous avons dessiné un biocampus de 50 000 m² sous la forme d’un village construit à 100% en bois massif. Ce biocampus est dédié à croiser le savoir-faire de grandes entreprises avec de jeunes startups et des universitaires pour accélérer l’innovation. Les architectures organiques prennent place dans un immense jardin micro-climatique qui permet à chacun de travailler en contact avec la nature toute l’année. En face de cette gare, autour d’une immense lagune, nous avons dessiné trois grandes fôrets verticales capables d’absorber jusqu’à 200 tonnes de CO annuelelment dans l’atmosphère de la capitale européenne.

A Bruxelles également, nous avons greffé sur le “Botanic Center” un restaurant panoramique produisant l’énergie dont le bâtiment moderne a besoin. La façade existante composée de 274 modules identiques en béton architectonique est recouverte de murs végétaux évoluant de couleurs et de fragrances selon les quatre saisons.

Enfin à Rome, nous avons transformé les anciennes casernes militaires en écoquartier autonome en énergie. Le bâtiment central de ce master plan est la “Citta de la Scienza”, un musée dont la toiture est la continuité végétale de l’espace public. C’est un projet inspiré du Land’Art ou le bâti  deviant une veritable colline offrant des vues panoramiques exceptionnelles vers le Coeur de Rome.

 

Vos chefs-d’oeuvre architecturaux sont impressionnants! Quel est le projet qui vous a rendu le plus fière?

J’ai deux grands projets en chantier qui me rendent enthousiastes et confidant en l’avenir de nos villes car ils sont menés par des clients et des municipalités visionnaires et développés par des équipes transdiciplinaires et internationales.

Le premier est la tour écologique « Tao Zhu Yin Yuan » qui est en fin de chantier à Taipei, capitale de Taiwan. (Vidéo de chantier : https://youtu.be/NifP7GWRW_I)

Elle est en cours de végétalisation et sera livrée à la fin de cette année 2018. J’ai remporté ce projet de 50 000 m² en 2010 lors d’un concours privé sur invitation face à Zaha Hadid dont j’ai toujours admiré la fulgurance et l’audace. Autant dire que j’étais outsider ! Et pourtant à l’âge de 32 ans, un client taiwanais (BES Engineering Corporation) m’a fait confiance avec ce projet qui synthétise le concept global d’Archibiotic que j’avais largement présenté à l’exposition universelle de Shanghai la même année.

Inspiré de la double hélice de l’ADN et du Feng Shui, cette tour spiralée vient de recevoir la certification de diamant d’architecture carbo-absorbante.

La tour est recouverte de plus de 23 000 plantes, arbustes et arbres. C’est une forêt verticale capable par photosynthèse d’absorber jusque 135 tonnes de CO2 annuellement dans l’atmosphère.

Le second projet en chantier au Caire est le complexe multifonctionnel « The Gate Heliopolis ». C’est une commande directe d’un investisseur privé « Abraj Misr » pour la construction d’un projet dense, vert et connecté de 450 000 m² composé de 1100 appartements connectés en domotique et posés sur un socle logistique de bureaux, de commerces et de services à la personne. Ce projet sera livré entre 2022 et 2024.

C’est un véritable îlot urbain de 250 mètres de côté qui imite le fonctionnement d’une termitière. Neuf cheminées à vents en forme d’entonnoirs percent les étages sur 45 mètres de hauteur afin d’assurer la bioclimatisation du projet. Le principe est simple. Il s’agit d’aspirer par courant d’air naturel l’air chaud de la ville à 45 degrés en été pour le refroidir sous les fondations, au contact de la terre là où l’inertie thermique est constante toute l’année à 18 degrés, avant de le réimpulser à 30 degrés dans les appartements. C’est un projet respirant comme un poumon géant qui baisse de 70% son recours à la climatisation mécanique. Ces cheminées à vent s’inspirent des fameux Malqafs qui existaient déjà il y a trois mille ans dans les temples des pharaons.

Pour implémenter cette technologie passive, une canopée solaire de 25 000 m² produit l’eau chaude sanitaire et l’électricité en circuit court pour les habitants. Ses écailles photovoltaïques tournent d’est en ouest comme des fleurs de tournesol pour optimiser leur rendement énergétique.

Le toit du projet à la programmation mixte est recouvert de jardins, de potagers et de vergers suspendus. C’est une ode à la vie en communauté, au mieux vivre ensemble.

 

Quelles sont les tendances architecturales qui vont définir la prochaine décennie?

La grande tendance de la prochaine décennie est selon moi l’ « Archibiotic ». C’est le titre d’un manifeste architectural que j’ai écrit et publié aux presses universitaires de Shanghai (l’AADCU) en 2008, il y a 10 ans exactement. J’ai inventé ce néologisme qui synthétise selon moi les trois vecteurs de l’urbanisme contemporain : l’ARCHitecture, les BIOtechnologies et les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC). Aujourd’hui, il rentre en resonance avec les challenges de notre époque.

L’Archibiotic est un concept disruptif qui propose de mixer le meilleur de l’ingénierie écologique développée par la Nature et le meilleur de l’ingénierie technologique développée par l’Homme pour concevoir des prototypes d’architecture green & smart à la fois.

Les plus anciennes formes vivantes sont apparues il y a 3,8 milliards d’années. En matière de durabilité, les sociétés humaines ont donc une longueur de retard sur la nature qui a fait ses preuves. Si seulement 1% des espèces ont survécu, en s’adaptant sans cesse sans hypothéquer le futur et sans dépenser une seule goutte de pétrole, leur subsistance mérite le respect et nous rappellent les lois de leur prospérité:

La Nature ne fonctionne principalement qu’à l’énergie solaire. Elle n’utilise que la quantité d’énergie dont elle a besoin. Elle adapte la forme à la fonction. Elle recycle tout. Elle parie sur la biodiversité. Elle limite les excès de l’intérieur. Elle transforme les contraintes en opportunités. Elle valorise l’expertise locale.

Comment voyez - vous l’avenir des villes européennes - plus intelligentes, plus vertes, plus accueillantes?

Je suis né en 1977 à la Louvière, l’une des régions les plus pauvres d’Europe du Nord qui a subi de plein fouet la crise industrielle. A l’époque nous étions seulement 4,5 milliards d’êtres humains sur Terre. Je fais partie de cette génération imprégnée d’insecticides, asphyxiée par les smogs urbains et ingurgitant les déchets plastiques infectant notre propre chaine alimentaire.  En 2050, j’aurai 73 ans et la population mondiale aura plus que doublée sur le temps de ma simple petite vie en comptant 9 milliards d’habitants avant d’atteindre le pic des 12 milliards annoncés pour 2100. Or, toutes les statistiques et les publications scientifiques convergent aujourd’hui vers le chiffre de 70% de la population mondiale qui vivra dans les villes suite à l’exode rural massif que connaissent aujourd’hui les pays émergeants. Villes en flux tendus qui émettent déjà 80% des émissions de gaz à effet de serre et concentrent des inégalités sociales de plus en plus fortes.

Entre le déni des climatosceptiques et le cri d’alarme des collapsologues, le monde va-t-il vraiment s’effondrer ? Allons-nous devoir régenter la démographie mondiale ou bien allons-nous réussir à construire une civilisation et des villes résilientes prônant la juste symbiose des Hommes sur leur environnement ?

Par un élan vital, une volonté d’agir, je me bats avec optimisme pour que la seconde solution devienne réalité. Je milite pour des villes fertiles qui réinventent le capitalisme du XXème siècle basé sur l’accumulation des biens matériels vers un solidarisme du 21ème siècle basé sur la multiplication des liens sociaux. Plus de liens moins de biens, tel est mon credo pour imaginer des villes capable d’induire la transformation du consommateur urbain énergivore en consom’acteur citoyen écoresponsable.

Il y a eu l’âge du charbon, de l’acier, du pétrole et de la chimie verte. Le 21ème siècle sera biologique ou ne sera pas. Abandonnons les dystopies apocalyptiques chères à notre époque anxiogène.

L’écologie urbaine est tout sauf un hobby pour bobos. C’est une nécessité pour organiser la résistance face à l’urgence climatique. Accélérons la transition! A la croisée des innovations sociales et des innovations technologiques, les quatre piliers de cette résilience planétaire sont selon moi les clés de la transition et rendent possible la construction de villes soutenables qui font alliance avec la nature :

  1. La décentralisation énergétique : Construisons des bâtiments à énergie positive, appelés des BEPOS, qui produisent plus d’énergie qu’ils n’en consomment à partir de ressources renouvelables et permettent de baisser l’empreinte carbone de nos villes historiques au patrimoine intrinsèque.
  2. La désindustrialisation alimentaire : Battons-nous contre le glyphosate et les multinationales de l’agriculture intensive. Rapatrions la campagne et les agriculteurs en milieu urbain pour produire une alimentation biologique au cœur des lieux de consommation et ainsi casser la boucle énergivore des flux d’import-export. Dans la logique des AMAP et des locavores, développons la permaculture et l’agroécologie pour démocratiser une agriculture biologique accessible pour tous.
  3. Le développement de la mobilité douce : Abandonnons le tout à l’automobile vénéré par Le Corbusier et ses comparses dans la Chartre d’Athènes. Mixons nos quartiers sur le plan fonctionnel, social et culturel pour optimiser la qualité de vie de chacun et le mieux vivre ensemble. Développons la mobilité douce en site propre et les stations multimodales qui permettent de changer facilement d’un mode de transport individuel à un mode de transport collectif.
  4. L’économie solidaire et coopérative : Incluons le citoyen dès la genèse des éco-quartiers pour réinventer la capacité d’actions populaires, pour tester de nouveaux modèles d’économies coopératives, pour offrir au consommateur responsable l’opportunité de devenir acteur du changement.

Ces quatre piliers sont les fondements de tout écosystème mature, comme la forêt amazonienne par exemple, qui est un biotope n’émettant aucune pollution, utilisant la photosynthèse comme principale source d’énergie, transformant chaque déchet en ressource, et misant systématiquement sur la coopération entre les espèces. Si on applique ces principes vertueux à l’urbanisme contemporain, nos villes deviendront des écosystèmes résilients (capables d’encaisser les crises économiques, climatiques et écologiques). Nos quartiers se transformeront en forêts bioclimatisées et nos bâtiments en arbres habités produisant leurs propres énergies (électrique, calorifique et alimentaire) et recyclant leur propre déchet en circuit court.

L’économie linéaire du XXème siècle qui produit, qui consomme et qui jette est basée sur la dette écologique et financière. C’est une économie obsolète basée sur la croissance et les énergies fossiles limitées. Elle prône le toujours plus, la compétition, le gaspillage, l’excès partout et tout le temps.

Remplaçons définitivement cette économie linéaire par l’économie circulaire inspirée de la forêt amazonienne basée sur les énergies renouvelables et les matériaux naturels. Cette nouvelle économie circulaire fait en sorte que tout ce qui est produit et consommé soit recyclé et recyclable en boucles vertueuses. Elle ne vise plus à croitre perpétuellement mais à l’inverse à se régénérer d’elle-même en respectant les cycles technologiques et biologiques. L’économie circulaire annihile ainsi à la source le problème de la dette et engendre une civilisation plus solidaire.

Pour toutes ces raisons, je prône la construction et la metamorphose en Europe de villes fertiles, denses, et connectées, de villes écosystémiques directement inspirées par la forêt amazonienne.



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